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10/10/2011

Est-il nécessaire d’éduquer les émotions ?

Athènes

Le pédagogue, musée archéologique d'Athènes, été 2011

Notes pour "regard chrétien sur le monde" du jeudi 6 octobre sur rcf jéricho :

A l’heure où dans un souci de rentabilité toujours plus grande, l’inutilité de certains enseignements est souvent pointée du doigt, ce sont les enseignements tels que la littérature, la philosophie, l’histoire et bien sûr les arts qui ont tendance à se réduire comme peau de chagrin au profit de disciplines plus utilitaires telles que sciences et sciences appliquées. Hors, ces disciplines utilitaires ne permettent en aucun cas ce que l’on pourrait qualifier d’éducation à l’émotion.  

Il convient d’ailleurs de remarquer que même au sein des disciplines qui pourraient apporter cette formation, un glissement s’opère. Prenons l’exemple de la littérature. Grâce à la prolifération des manuels de travail et à internet, les étudiants font souvent appel à des guides d’études et à des réponses prédigérées sur des textes qu’ils n’ont absolument pas lu. On assiste donc à un discours sur la littérature au détriment d’une exploration personnelle des textes et plus personne ne prend le temps pour des lectures régulières, pour une pratique de la littérature vivante. Hors, lire, relire et goûter les textes est pourtant le seul moyen de progresser soi-même dans sa propre perception des choses, de croître en humanité. Il en est malheureusement de même pour l’enseignement artistique où l’on assiste à l’accroissement du discours intellectuel sur l’art au détriment de sa pratique.

Effectuons un petit retour en arrière. Il est important de se souvenir qu’au XVème siècle[1], la journée scolaire était jalonnée de chants. En effet, on commençait chaque heure de cours par le chant des psaumes, d’un choral ou d’une ode poétique latine ou néo-latine bien souvent polyphonique. La moindre règle de grammaire était mise sur une mélodie facile dans le but de la mémoriser plus aisément et on jouait des pièces de théâtre inspirées de l’histoire biblique.

Les pères enseignants  avaient parfaitement conscience que le fait de chanter ensemble, par l’obligation d’écoute de l’autre que cela développe, est un remède efficace à l’égoïsme et à la violence. C’est en outre le meilleur moyen de développer un esprit de groupe et une solidarité exemplaire.  Toutes les voix sont utiles et nécessaires à la chorale, l’esprit de corps la relation entre les différents membres du chœur devient une réalité palpable.

Il est évident que cette pluridisciplinarité est un bel exemple d’éducation intégrale capable de préparer des sujets autonomes et respectueux de la liberté et de la dignité d'autrui.

L’homme étant de toute façon un sujet ayant des émotions, si celles-ci ne sont pas affinées, elles ont toutes les chances d’être récupérées grossièrement et sans esprit critique par les média.

Le livre récemment traduit de la philosophe américaine Martha Nussbaum[2], les émotions démocratiques, comment former le citoyen du XXIè siècle, pointe tout ceci du doigt. Son diagnostic de l’enseignement et de la recherche soumis à la pression des logiques marchandes, alors que la guerre économique est mondiale, est pertinent. Son analyse de la situation aux Etats-Unis et en Inde trouve son écho dans les pays d’Europe. Néanmoins, elle propose une éducation ayant aussi un but politique avec le risque d’une sélection d’auteurs conformes.

Qui détermine les sources de nos émotions démocratiques ? C’est bien la question. On voit qu’il y a urgence, pour nous chrétiens, à nous former d’une façon beaucoup plus complète et ouverte si nous voulons encore pouvoir participer aux débats de société, pouvoir apporter notre sens critique, sans tension identitaire.


[1] Colloque de Royaumont 1985
[2]
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